Turquie-Iran : des relations changeantes

L’Iran est un pays qui occupe une place majeure dans l’actualité géopolitique et dans les négociations en cours sur l’échiquier mondial. De son côté, la Turquie est un allié de longue date des États-Unis, mais est également un pays frontalier avec la Syrie, Turquie & Iran l’Irak et l’Iran qui sont trois pays dans lesquels les situations sont complexes. La Turquie se retrouve donc dans une situation délicate dans laquelle elle essaye de faire au mieux de ses intérêts. Seulement ce pays fait déjà preuve à des difficultés sociales et économiques qui rend plus ou moins instable le gouvernement. Dans ce contexte, les relations entretenues par la Turquie avec l’Iran sont bien souvent changeantes.

  • Contexte géopolitique de la Turquie

La Turquie est membre fondateur de plusieurs grandes organisations internationales telles que l’ONU (1945), l’OCDE (1960), et le G-20 (1999). Ce pays abrite des bases américaines à İncirlik, Izmir et Ankara. Les très fortes relations avec les États-Unis remontent à la guerre froide du fait de sa position par rapport à l’URSS. Cependant, la question Kurde lors de la guerre d’Irak de 2003 a été un point de désaccord ayant terni les relations américano-turques. En effet, comme l’Iran, la Turquie craint qu’un pouvoir kurde trop fort en Irak ne favorise les prétentions indépendantistes des Kurdes de Turquie.

  • Un allié docile mais en position de force

Dans le câble 02ANKARA8305, daté du 15 novembre 2002, on peut voir que la Turquie réaffirme avec force son soutien à son allié américain :

« Combattre le terrorisme est une priorité de longue date pour le gouvernement de Turquie. Dans son récent et soutenu soutien auprès de la coalition dans la guerre mondiale contre le terrorisme [...], le gouvernement de Turquie a réaffirmé son engagement pour combattre le terrorisme à l’échelle nationale et internationale. [...] La Turquie continue de soutenir l’approche internationale et coordonnée des États-Unis. »

Dans le câble 06ANKARA331, daté du 30 janvier 2006, on peut sentir que les relations sont un peu plus délicates et que les États-Unis tiennent à soigner leur relation avec la Turquie de par sa proximité avec l’Irak. Garder le soutien de la Turquie est capital pour les américains et ils sont donc prêts à offrir des contreparties au gouvernement. En effet, au même moment, la Turquie rencontre quelques difficultés avec la guerre intérieure contre les rebelles du PKK (Parti des travailleurs du Kurdistan).

Par ailleurs, l’engagement de la Turquie dans la guerre en Irak est très mal vu au sein du peuple turc. Il y a eu d’ailleurs une période difficile dans les relations entre la Turquie et les États-Unis en 2004, moment où la Turquie a enregistré ses plus grosses pertes en Irak.

« Nous ne sommes pas encore tirés d’affaire mais notre relation bilatérale est sur la pente ascendante depuis les mauvais moments de 2004 avec les opérations de la coalition à Tal Afar et Fallujah avec des enlèvements et meurtres répétés de conducteurs turcs de camion. [...] En dépit de l’impopularité persistante de la guerre en Irak (plus de 95% de la population y est opposée), cela ne fait plus la une des médias. [...] Le général Basbug fit le premier pas vers une amélioration de nos relations le 26 janvier 2005 lors d’une conférence de presse nationale télévisée dans laquelle il a souligné l’importance de la relation bilatérale. »

« Votre visite en Turquie arrive à un moment important. [...] Vous voudrez admettre la contribution turque dans la guerre en Irak et la guerre mondiale contre le terrorisme. [...] Il sera important de répondre aux plaintes à propos de l’inaction des États-Unis à propos du PKK en Irak en soulignant que nous allons aider la Turquie à combattre le PKK partout ailleurs. »

La politique des États-Unis est claire : la Turquie est un allié important qui occupe une position stratégique. Sa frontière avec l’Irak est capitale pour le bon déroulement de la guerre menée dans ce pays, et sa frontière avec l’Iran fait de la Turquie un pays sur lequel il faudra compter dans le futur. Ainsi, les États-Unis sont volontiers prêts à accéder aux exigences du gouvernement de Turquie.

Les relations entre les États-Unis et la Turquie sont donc, au début de l’année 2006, sur la voie de l’amélioration suite aux efforts des États-Unis. Cependant, la Turquie sent qu’elle a une carte à jouer grâce à sa position géographique stratégique et commence à prendre des initiatives, comme en témoigne le câble 06ANKARA3352, daté du 8 juin 2006 :

« La Turquie est un allié important dans la guerre internationale contre le terrorisme. [...] Mais il y a des défis. La coopération bilatérale pour l’industrie de la défense est en déclin. Une présence de sécurité turque renforcée le long de la frontière irakienne pour combattre une augmentation de l’activité des terroristes du PKK a augmenté les inquiétudes sur le fait que la Turquie pourrait agir unilatéralement au-delà de la frontière irakienne, ce que nous avons découragé. »

  • La question du programme nucléaire iranien

La Turquie a pratiquement toujours soutenu la position américaine pour demander l’arrêt des programmes de recherche sur le nucléaire en Iran. Les différents dirigeants politiques de la Turquie, que ce soit le président, le premier ministre ou le ministre des affaires étrangères, ont toujours publiquement demandé à l’Iran de se plier aux demandes de la communauté internationale.

Cependant, dans le câble 10ANKARA302, daté du 25 février 2010, on peut voir que la position de la Turquie sur la question du nucléaire iranien est beaucoup moins tranchante. En effet le gouvernement de la Turquie craint de voir des répercussions économiques et militaires au sein de son pays.

« Burns pressa fortement Sinirliolgu de soutenir les actions pour convaincre le gouvernement iranien qu’il est sur la mauvaise voie. Sinirliolgu réaffirma l’opposition du gouvernement turc au nucléaire iranien ; cependant, il partagea ses craintes sur le fait qu’une action militaire collatérale pourrait avoir un impact sur la Turquie et que cela pourrait unir les iraniens derrière le régime et nuire à l’opposition. Burns reconnu l’exposition de la Turquie, en tant que voisin de l’Iran, à un impact économique des sanctions, mais rappela à Sinirliolgu que les intérêts de la Turquie souffriraient si Israël venait à agir militairement pour empêcher l’acquisition par l’Iran de l’arme nucléaire ou si l’Égypte et l’Arabie Saoudite commençaient à chercher par eux-mêmes un arsenal nucléaire. »

William Burns est le sous-secrétaire de l’ambassadeur américain à Ankara, James Jeffrey. Feridun Sinirliolgu est l’homologue turc de William Burns.

On voit bien que la position turque reste très proche de celle soutenue par les américains et par la communauté internationale en général. Cependant, la lecture du câble peut nous amener à nous poser les questions suivantes : quelle serait la position de la Turquie dans le cas où les États-Unis engageraient une action militaire contre l’Iran ? De par sa position stratégique, la Turquie serait-elle en mesure de jouer cavalier seul ? Le bon sens nous invite bien sûr à dire que la Turquie aura toujours tendance à se rallier aux américains. Cependant, qu’en serait-il dans le cas où la région du Moyen-Orient viendrait à subir une crise plus généralisée. Un soutien affiché de la Turquie aux américains mettrait le pays dans une situation délicate, le rendant la cible probable d’attaques terroristes et le plaçant dans un contexte économique de crise. Bref, la stabilité du pays n’étant pas assurée, la position de la Turquie semble en être de même.

  • La frontière entre l’Iran et la Turquie

Le câble 09ANKARA1084, daté du 29 juillet 2009, fait état de la situation de deux postes frontières avec l’Iran. Le constat est plutôt alarmant puisqu’il semble que le passage de la frontière, dans un sens comme dans l’autre, ne soit pas sujet à des vérifications en règle. Le poste frontière de Gurbulak a des équipements permettant de scanner les personnes passant la frontière mais il semblerait que la zone ne soit pas toujours alimentée en électricité et que les équipements sont donc obsolètes.

Le bilan est bien plus inquiétant pour le deuxième poste frontière détaillé dans le câble : le poste frontière de Kapikoy. C’est le seul point de passage de trains entre l’Iran et la Turquie qui concerne à la fois des passagers et des marchandises. « Il y a 4 trains par semaine pour les passagers et de nombreux trains de marchandises ». Une locomotive iranienne amène les wagons en Turquie pour ensuite laisser la place à une locomotive turque. De là s’en suit un passage sur ferry pour passer le lac de Tatvan et il est ensuite possible de prendre des directions variées en Turquie ou vers la Syrie.

Les effectifs au point frontière sont très bas : il y a en théorie 11 personnes, mais 5 sont souvent en formation. Le point de contrôle ne dispose d’aucun équipement électronique et toutes les fouilles sont conduites à la main et à l’aide de deux chiens. Comme au point de contrôle de Gurbalak, il n’y a contrôle que si les douaniers relèvent un comportement suspect. Par ailleurs, les officiers de douane ne contrôlent généralement que les compartiments de passagers en raison des contraintes de rapidité qu’ils doivent respecter.

Les douaniers de ce point de contrôle ont deux véhicules à leur disposition : l’un ne fonctionne pas et l’autre ne dispose pas d’essence. Tous les besoins de première nécessité (nourriture et autres choses) se trouvent à 2 kilomètres du point de contrôle. Cela réduit donc le nombre de personnes présentes au point de contrôle. Il est apparu au responsable américain chargé du rapport que les douaniers « sont plus concentrés sur leur propre sécurité que sur le contrôle des marchandises ».

Ainsi il apparait que la frontière entre l’Iran et la Turquie est ouverte à tout type de contrebande et qu’il n’y a aucune difficulté à faire passer des marchandises illégales entre les deux pays. On peut bien entendu imaginer le passage de matières radioactives étant donnée la question du programme nucléaire iranien.

  • Matières premières : conflits d’intérêts

De par sa frontière avec l’Iran, la Turquie procède bien sûr à des échanges de nature commerciale avec son voisin. Seulement il semblerait que le gouvernement en place, et notamment le premier ministre Erdogan, fasse profiter son cercle privé de l’obtention des accords commerciaux signés avec l’Iran. En effet, d’après le câble 09ANKARA321, daté du 27 février 2009, il apparait que la compagnie turque SOM Petrol appartenant à Sitki Ayan, un ami proche du premier ministre, ait signé un accord avec l’Iran. D’ailleurs Sitki Ayan est également un ami proche du frère du premier ministre, Mustafa Erdogan.

En novembre 2007, la compagnie électrique turque nommée Savk Electricity, appartenant à Cihan Kamer, un autre ami du premier ministre, a également signé un contrat pour des importations depuis l’Iran. A ce moment, une autre compagnie, nommée Kartet, sur le marché des échanges électriques avec l’Iran monta au créneau pour dénoncer ces accords illégaux et irrespectueux de l’éthique. Suite à cela, l’Iran a annulé son accord avec la Savk Electricity. En effet il semblerait que « l’Iran ne veut pas traiter avec des compagnies imposées par le gouvernement turc » rapporte Kacik, le directeur des ventes de Kartet.

  • Conclusion : des relations difficiles

Lors des derniers mois, il y a eu quelques accrochages entre ces deux pays. En effet on a l’impression que la Turquie ne sait pas trop comment se positionner et essaye de jouer la neutralité. Seulement, étant un allié important des États-Unis, la Turquie ne peut afficher sa volonté de neutralité qu’en accordant aussi un soutien à ses pays voisins. Entre la Turquie et l’Iran, c’est une relation « ni amis, ni ennemis ».

Il y a d’ailleurs l’affaire Sakineh qui n’améliore pas les choses. A l’heure actuelle, le gouvernement de la République Islamique d’Iran n’apprécie pas du tout l’ampleur de la campagne de solidarité internationale en faveur de Sakineh Mohammad, cette iranienne accusée d’adultère et menacée de lapidation. A ce propos, la Turquie a appelé l’Iran à la clémence.

D’un autre côté, le 25 août 2010, le vice-président iranien Hamid Baghaei a déclaré lors d’une conférence internationale « qu’il y a 100 ans, l’Empire ottoman avait commis un génocide envers un certain nombre d’Arméniens ». Cette phrase peut être interprétée comme le début d’une reconnaissance du génocide arménien par la République Islamique d’Iran alors que la position officielle de la Turquie sur la question est très claire : il n’est pas question de reconnaitre le génocide. Deux jours après cette déclaration, le ministre turc des affaires étrangères, Ahmet Davutoğlu, a appelé son homologue iranien, Manouchehr Mottaki, pour lui demander des explications. Le chef de la diplomatie iranienne a répondu que la position de Téhéran sur la question n’avait pas changé et que la République islamique continuait à ne pas reconnaître officiellement le génocide de 1915. Les propos de Hamid Baghei auraient été sortis de leur contexte. Cela étant dit le gouvernement turc ne s’est pas satisfait de cette réponse et a demandé une mise au point avec le vice-président iranien.

Cette succession d’incidents de part et d’autre est probablement le signe de l’exaspération de Téhéran par rapport à la Turquie qui, en dépit de son soutien récent sur la question du nucléaire, essaye de consolider sa position de force dans la région et qui conteste donc le leadership de l’Iran. En effet, les initiatives prises par la Turquie avec le Brésil pour proposer ses propres solutions diplomatiques à la crise nucléaire et refuser de soutenir les sanctions américaines au Conseil de Sécurité ont été extrêmement remarquées. Il est cependant clair qu’aujourd’hui la Turquie se consacre à l’apaisement des tensions avec les États-Unis. En effet, à ce sujet, il semblerait que la Turquie et Israël tentent de trouver une issue au conflit qui les a opposés après l’affaire de la flottille.

Dernier point important, la Turquie s’apprête à rayer l’Iran de la liste des pays qui constituent pour elle une menace. Cette nouvelle soulève tout de même un certain nombre d’inquiétudes depuis que l’Iran vient encore de faire une démonstration de force en ouvrant sa première centrale nucléaire et en révélant qu’il disposait de nouvelles armes (dont les fameux drones aériens armés dont seuls disposent les États-Unis, la France et Israël). Ainsi, en dépit des convergences sur la question du nucléaire, qui ont permis à la Turquie de prendre une peu plus d’indépendance vis-à-vis de son allié américain, les deux pays apparaissent désormais comme deux puissances régionales susceptibles de se retrouver en concurrence sur des questions sensibles.

Cela est d’autant plus vrai que le Moyen-Orient subit actuellement des mutations importantes : réduction de la présence militaire américaine en Irak, discussions entre Israéliens et Palestiniens, crise politique au Liban, affaiblissement du régime pakistanais face aux Talibans, ou encore le changement de régime en Égypte avec la possible arrivée d’un pouvoir islamique en accord avec les souhaits exprimés par l’Iran. Dans une telle situation, la position de la Turquie devient plus que cruciale pour la stabilité de la région entière. Ainsi la Turquie pourrait devenir le représentant d’un islam sunnite inquiet de la montée de la puissance iranienne et du possible changement en Égypte. La Turquie, risque fort donc d’être invitée à être le médiateur entre les forces occidentales et le Moyen-Orient et par conséquent à devoir prendre des positions plus précises et plus fermes sur des questions importantes pouvant changer le panorama de la géopolitique internationale. Reste une question : la Turquie souhaite-t-elle vraiment jouer ce rôle ?

À propos de Pierre Villard

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2 réponses à Turquie-Iran : des relations changeantes

  1. Dominique dit :

    Bonjour,
    Je voudrais prendre vos informations pour un travail mais les biliographies de blog me sont interdites. Cela me choque, car votre articles si-haut répond pratiquement a tous mes questions. Avez-vous des sources ?
    Par exemple pour affirmer que la Turquie et l’Iran ne possède qu’un poste frontalié de chemin de fer entre les deux pays ?

    Merci d’une possible réponse aussi courte soit-elle.

    Dominique Goyer
    Étudiant au bac. a l’Université de Montréal, Québec, Canada

    • Bonjour,

      Toutes mes sources sont indiquées au sein de l’article. Les principales sont les liens vers les câbles publiés par Wikileaks. Il suffit de cliquer sur ces liens pour trouver les câbles (en anglais).

      Je reste à votre disposition si vous avez d’autres questions.

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